Deux contes bioéthiques

par Michel Thizon

 

 

Mémoires d'un foetus

Paru dans le Magazine SOS PAPA   N° 13, mars 1994

« Moi qui serai bientôt un enfant, je vous exhorte à m'écouter. J'ai beau remuer des pieds, des mains, personne ne me répond, personne ne me prête attention.

Ceci est mes mémoires futures.

Car bien que j'ai une très faible mémoire encore, elle fonctionne. Je sens des choses, et je rêve et je pense aussi désormais.

D'abord, merci de m'avoir laissé la vie. Maintenant que j'ai pris conscience d'être Moi, je frissonne à l'idée que quelqu'un aurait pu venir m'aspirer comme un bouchon d'évier.
J'ai déjà un cerveau bien plus développé que celui d'un oiseau et je voudrais poser quelques conditions.

S'il vous plaît, ne me balancez pas dans une poubelle ou bien dans un canal quand je sortirai. Il fallait y penser avant. Vous ne manquiez pas de moyens pour m'éviter d'être conçu pour rien.

Je ne souhaite pas non plus que ma mère aille accoucher sous X, en secret. J'ai bien entendu dans les conversations auquelles j'assistais, que des familles adoptantes font la queue l'une derrière l'autre, à la petite porte des maternités. Mais je ne tiens pas à angoisser toute ma vie, à me demander : «d'où viens-je ?». Je ne suis pas une marchandise de consommation. Le "droit à l'enfant à tout prix" ; je réfute. Personne n'a "droit" à Moi. On est bien d'accord ?

Sauf mon père et ma mère bien sûr -les vrais- s'ils m'ont fait dans l'amour.

Puis-je exprimer ce que je souhaite vraiment ?

Je souhaite être réellement Moi quand je naîtrai.

C'est à dire que je souhaite être entouré par mes géniteurs authentiques, par un père et une mère qui se reconnaissent en Moi. J'ai envie de deux parents qui s'aiment, et qui m'aiment pour moi-même.

J'ai envie d'une maman douce qui me berce dans ses bras.
J'ai envie d'un papa spontané qui me fasse rire.

J'ai envie qu'ils m'élèvent dans un environnement jeune et plein de gaité, J'espère sincèrement qu'ils m'ont conçu dans la joie et que beaucoup d'amour m'attend. Je n'aimerais pas apprendre un jour que ma mère n'est pas ma mère, que ce que je croyais tenir d'elle, que ce avec quoi j'ai été fait, n'était pas d'elle mais n'était qu'un ovule anonyme et quelconque, qui s'est promené de bocal en bocal.

Comme je n'aimerais pas apprendre non plus que mon père n'est pas mon père mais que le spermatozoïde qui m'a fait n'est que le produit de la masturbation minable et solitaire d'un abruti qu'une éprouvette excite et qui s'est cru assez supérieur pour se répandre partout. Et qui n'a guère plus qu'une bête la conscience de ce que représente la vie.

Moi je sais, croyez-moi ! Mon spermatozoïde a dû en battre des millions d'autres à la course.

Je n'exige pas que mes parents soient des prix de beauté et d'intelligence car je sais que cela est déraisonnable, mais par contre j'espère bien que ce ne sont ni des gamins incapables de s'occuper sérieusement de moi, ni des vieux machins incapables de me donner un environnement joyeux.

J'angoisse à l'idée que mon père pourrait être un vieux beau, soufflant et poussant, qui, non content de s'être mis avec une minette, ne sait même plus se retenir quand il le faudrait. J'angoisse à la pensée que ma mère, au lieu d'être fraîche pour mon plaisir, soit une vieille toute frippée, et qui s'est fait triturer le ventre pour m'avoir à tout prix. Pourvu que je n'ai pas eu la malchance d'être conçu dans le ventre d'une cinglée qui me voudrait pour elle toute seule, comme un animal de compagnie ou, pire encore, comme une source de revenus. Je serais révulsé à l'idée d'être pris pour un toutou ou pour un objet de prestations sociales.

Le pire qui pourrait m'arriver, ce serait d'être dans le ventre d'une lesbienne qui s'est injecté du sperme pas frais, trouvé n'importe où. Je veux être psychologiquement à peu près normal à l'âge adulte, dites !
Là, voyez-vous, je vous autorise à m'aspirer tout de suite. A situation exceptionnelle, décision excep-tionnelle.

Je vous exhorte à m'écouter. Sinon, je vous jure bien que je serai méchant et que je vous ferai payer tout cela, dans la société, quand je serai plus grand.»


Un enfant sur catalogue

Paru dans le Magazine SOS PAPA  N° 18, juin 1995

La jeune femme s'arrête devant la boutique. Elle semble hésiter un instant, regarde en arrière l'espace d'une seconde... Soudain décidée, elle pousse la porte avec détermination et entre.

- Bonjour Monsieur BIOETHIC.
- Bonjour Madame, qu'y a-t-il pour votre service ?
- Voilà, euh..!, eh bien j'envisage d'avoir un enfant., lâche-t-elle.
- C'est une excellente idée, vous êtes-vous arrêtée sur une option ?
- Non justement, j'hésite un peu. Et puis... une amie m'a dit qu'il y avait de nouveaux moyens.
- Je vois. Me permettez-vous de vous exposer nos différentes propositions ?
- Mais bien volontiers.
- Tout d'abord êtes vous pressée d'avoir cet enfant ?
- Eh bien... comprenez-moi, j'ai trente-cinq ans et je ne souhaite pas attendre trop longtemps. Mais je prendrai le temps qu'il faut si nécessaire.
- Oui...oui..., vous avez raison. Il y a près de 700.000 "nouvelles mères" seules avec des enfants; la période est encore très favorable, il faut en profiter. Si vous êtes inactive vous percevrez même l'Allocation de Parent Isolé pendant trois ans. Le SMIC sans rien faire ; ce n'est pas négligeable. J'ai juste besoin de savoir si vous souhaitez absolument le faire vous-même ou si vous préférez un enfant tout fait.
- Eh bien,...euh...

- Evidemment, vous avez une solution très peu onéreuse mais qui prend quelques temps... Nous ne poussons pas nos clientes à la consommation vous savez. Notre déontologie nous l'interdit et nous nous flattons de ne donner que de bons conseils à notre clientèle.
Vous avez donc la méthode d'insémination naturelle, avec un mâle reproducteur que vous pouvez choisir vous-même en ville. Il vous suffit de le fréquenter ou de cohabiter juste le temps nécessaire.
- J'y ai bien pensé, mais s'il me rencontre à nouveau, s'il s'aperçoit que j'ai un enfant? Il peut se douter que c'est lui le géniteur. Notre ville n'est pas si grande !

- Et que risquez vous ? Qu'il reconnaisse l'enfant ? Avec un bon avocat, il vous sera facile de vous y opposer. La justice n'accorde pas facilement une paternité qui n'est ni fondée en apparence ni voulue par la mère. Et même, supposons qu'il soit admis comme père; la loi vous donne l'exercice exclusif de l'autorité parentale puisqu'il n'y a pas eu cohabitation. Vous connaissez les articles 372 et 374 du Code civil, n'est-ce pas ?
- Oui, bien entendu, même si nous cohabitions longuement d'ailleurs; çà ne changerait pas grand chose. Je sais bien cela. Je sais aussi que je serai obligée de lui laisser un droit de visite !
- Allons, allons, vous pourrez facilement le décourager de l'exercer. Les juges ne vous condamneront jamais si vous lui refusez. Un père naturel ! ...Vous savez bien. Il suffit d'être un peu habile. A l'extrême limite, vous déménagez à l'autre bout de la France, ou de l'Europe pourquoi pas, et on n'en parle plus.
- Il y a tout de même là un petit risque que je souhaite éviter. Je suis prudente vous savez. Et puis j'aimerais mieux éviter toute complication. J'ai un métier qui me plaît et avec lequel je gagne bien ma vie. Je n'ai pas besoin de faire comme certaines que je connais, qui sont obligées d'en faire au moins trois pour vivre assez bien sans travailler, avec toutes les allocations.
- Alors pourquoi ne pas pratiquer la méthode artisanale d'insémination artificielle.
- ??
- Mais oui, celle qui a été indiquée par la revue "Lesbia". C'est très facile: vous n'acceptez que des rapports sexuels avec préservatifs et vous vous injectez le sperme frais quelques minutes après. Vous pouvez même éviter le rapport sexuel si une amie accepte de le faire à votre place. Quel mâle irait imaginer que vous êtes enceinte de lui ?
- C'est déjà plus intéressant !... Mais non, vraiment, plus j'y pense, moins je souhaite risquer de connaître le père, de le croiser un jour dans la rue. B r r r... Et puis il y a le SIDA !
- Mariez-vous quelques temps alors ! Il ne vous sera pas difficile de répudier le père ensuite, mais il faut de la patience bien entendu, un an au moins, peut-être plus ; le temps d'être enceinte, d'accoucher, de vous préparer...
- Ah non, me marier ? Cà je veux l'éviter ! Il y a lontgtemps que ce serait fait sinon, vous pensez bien !
- Alors pourquoi pas un enfant tout fait, que vous pourriez choisir. C'est ça l'avantage! On peut choisir son sexe, la couleur de ses yeux, des cheveux.

- C'est vrai...
- Sinon vous pouvez choisir un enfant en "bio-kit".
- Ah oui ! C'est ce dont m'a parlé mon amie.
- Pour ma part je trouve cela un peu compliqué par rapport à la méthode naturelle mais vous ne seriez pas la seule à vouloir, euh... disons.., conserver l'excitation due au hasard ! C'est plus cher bien sûr, et cela n'offre pas non plus toutes les garanties sanitaires.
- Comment cela ?
- Chut... Il existe encore des stocks importants de sperme congelé pollué par le SIDA, mais les média n'y ont pas encore songé et on évite d'en parler.
- Mais alors, rien n'est possible, rien n'est sûr, de ce côté là ?
- Avec les organismes fournisseurs que nous avons sélectionnés et qui nous ont assuré, oui, oui; assuré vous dis-je, que le SIDA est parfaitement dépisté maintenant chez eux, le risque est nettement plus faible. Mais oui, je vous l'affirme !
- Quelles sont ces méthodes alors ?
- Si c'est ce qui vous intéresse je vous donnerai notre catalogue spécialisé en couleurs, car vraiment il existe une foule de possibilités. Depuis l'insémination artificielle de vous-même avec du sperme congelé donc..
- Mais je suis célibataire ! Je n'y aurai pas accès !
- Alons voyons ! un concubinage de complaisance y pourvoira, vous trouverez aisément un complice contre quelques milliers de francs par les temps qui courent...
Vous pouvez aussi fournir un de vos ovules à notre laboratoire clandestin pour une fécondation "in-vitro"...
-??
- Oui, dans un tube à essai en verre ! Dès que l'embryon se développe, on peut vous le rendre.
- Mais que voulez vous que j'en fasse ?
- Vous pourrez vous le faire implanter ou choisir une mère porteuse si vous préférez éviter cette tâche laborieuse.
- Ce n'est pas interdit en France ?
- En France, oui, mais pas dans certains pays. Il y a un peu plus de frais mais c'est sans difficulté majeure.
- Mais l'enfant ne sera pas français alors ?
- Il est souhaitable que la mère vienne accoucher en France, chez vous, et vous déclarerez l'enfant sous votre nom. C'est très simple.
- Il faudra beaucoup d'argent ?
- Un peu. Sinon vous cherchez vous même une mère porteuse française et vous nous l'amenez. Discrètement bien entendu, nous avons un réseau de médecins très sûrs.
- Il serait plus simple que je me fasse inséminer mais il y a toujours le risque que j'aie une hésitation, que je change d'avis trop tard.
- Qu'appelez-vous trop tard ? Vous voulez dire après les dix semaines de la date légale d'avortement ?
-Oui.
- À cinq ou six mois, voire plus. Il est préférable de bien réfléchir avant mais... ça peut toujours s'arranger. Vous n'aurez qu'à aller en Angleterre, ce n'est pas si loin. Là-bas l'IVG est autorisée beaucoup plus tard; jusqu' à 28 semaines, c'est à dire 7 mois !
Et puis, au-delà; on trouverait bien un "motif thérapeutique" !
- Ecoutez, à vrai dire ce qui m'a toujours fait hésiter c'est que je préférerais un enfant "tout fait", pour ne pas contrarier ma carrière professionnelle, mais n'étant pas mariée je sais bien que j'ai moins de chance de pouvoir adopter un enfant. Vous savez bien que les gens, même mariés, font la queue pour ça !
- C'est vrai , mais la production s'est un peu accrue avec l'introduction claire et nette dans le code civil de l'accouchement "sous X", c'est à dire en secret. Vous devez bien savoir cela !
Les associations de familles adoptives ont obtenues enfin que le décret de 1942, datant de l'occupation, celui qui était destiné à alimenter les centres d'élevage nazis, passe dans la loi du 8 janvier 1993, article 341-1. Vous pourrez ainsi aisément détourner la loi qui interdit les mères porteuses. Il suffit par exemple que votre époux de complaisance aille reconnaître l'enfant. Vous ne devrez attendre ensuite que six mois de mariage blanc pour divorcer par consentement mutuel.
- Peut-être, mais je ne veux vraiment pas me marier, ni même signer un contrat civil suivant la loi qui se prépare a permettre un genre de mariage des homosexuels. Je ne signerai ni avec un homme, ni avec une femme.
- Avez-vous envisagé d'aller adopter un enfant dans un pays pauvre ? Vous ne le payeriez pas cher, et puis vous pourriez associer adoption et plaisir des vacances sous les tropiques ! Nous sommes en contact au Brésil avec un réseau d'une cinquantaine d'avocates spécialisées dans le rabattage et la recherche d'enfants. Il avait été démantelé il y a quelques temps mais il s'est aisément reconstitué.
- Ah non ! Moi ce que je veux; c'est un petit garçon blond aux yeux bleux qui soit déjà propre. De un à deux ans quoi !
- Que ne le disiez-vous tout de suite ? Vous avez frappé à la bonne porte pour cela !
- Vraiment ?
- Mais oui ! Nous. sommes leader pour l'importation d'enfants d'Europe de l'est.
Nous avons le meilleur réseau commercial. Nos acheteurs sont implantés dans tous les pays nouvellement ouverts à l'économie de marché. Vous savez, la demande d'enfants européens est très forte ; l'adoption est si difficile en France.
- Des enfants achetés ?
- Oui, achetés, ou enlevés parfois...
- Quelle horreur !
- Mais que voulez-vous à la fin Madame ? Si vous avez tous ces scrupules vous aurez du mal à trouver un enfant à votre convenance, vous savez ! Il ne va bientôt plus vous rester que le mariage ! Cela, nous ne faisons pas !
- Eh bien, je vais réfléchir. Je vous remercie de tous vos conseils, vous avez été très aimable.
- Au revoir Madame, je sais que vous ne manquerez pas de revenir; il est naturel d'hésiter la première fois.

* Toutes les informations et tous les événements avancés dans cette histoire sont rigoureusement authentiques, ont eu lieu ou sont possibles.